Jeudi 2 décembre 2010 4 02 /12 /Déc /2010 18:58

*StarCactus* : Neutralité, existence, dissolution

 

lacarteetleterritoire

 

     La rentrée littéraire est un événement remarquable, surtout parce qu’il est suivi de près par l’annonce des lauréats des grands concours. Après Trois femmes puissantes, de Marie NDiaye c’est Michel Houellebecq qui remporte le prestigieux prix Goncourt. Plusieurs fois pressenti pour le recevoir, l’auteur des Particules élémentaires et de Plateforme nous offre un roman complexe mais d’un très grand intérêt, qui ne quitte plus la tête des ventes depuis cette consécration. Heureusement, après la critique fort décevante de l’année dernière, ce lauréat rassure par rapport à ce que l'on peut attendre d’un prix de cette portée.

     Jed Martin est un homme différent des autres. Silencieux, intouchable, « reculé » pour ainsi dire dans son antre, son atelier, ses pensées. Jed Martin est un artiste photographe, peintre, exposé dans une galerie parisienne, rendu rapidement célèbre par l’aura de mystère qui l’entoure. Par la douceur objective et pertinente de son travail. Jed Martin est fils d’une mère qui s’est suicidée il y a longtemps, d’un père avec qui il n’a jamais communiqué. Avec qui, surtout, il n'a pas de quoi parler. Jed Martin semble ne pas ressentir d’émotions. Pourtant, il rencontre cette magnifique franco-russe, Olga, objet de toutes les convoitises masculines à Paris, Olga qui tombe amoureuse de lui. Olga qu’il laissera partir sans réagir. Jed Martin rencontre, pour rédiger le catalogue de son exposition, Michel Houellebecq, célèbre écrivain français, mais homme très atypique, peut-etre son seul semblant d'ami. Houellebecq qui déprime quand il mange de la charcuterie, qui s’isole loin de tout, qui absorbe seul le contenu d’une bouteille de Chablis en quelques minutes. Jed Martin vieillit. Jed Martin ne vit pas.

« il réalisait que plus rien n’aurait lieu entre eux, ne pourrait plus jamais avoir lieu entre eux, la vie vous offre une chance parfois se dit-il mais lorsqu’on est trop lâche ou trop indécis pour la saisir la vie reprend ses cartes, il y a un moment pour faire les choses et entrer dans un bonheur possible (…). »

 

carte-et-territoire.jpg

 

    Dans La Carte et le territoire, le personnage principal est double : Jed en est une facette, Houellebecq en est une autre. Je ne saurais dire si ce procédé a déjà été utilisé : sans parler de mise en abyme, l’auteur se met en scène en tant que personnage, non en tant qu’écrivain, et c’est assez déstabilisant. En effet, où s’arrête la mise en scène et où commence le biographique ? Dans son roman, Michel Houellebecq est un personnage peu aimable, misanthrope, poivrot sur les bords et doté de cet invivable génie qui vous condamne à la hauteur par rapport aux autres êtres humains : pauvre chose…
    Pourtant, cette hauteur intellectuelle n’est pas une distance crédible : il décrit en effet les personnages les plus humains qui soient. Vaguement portés par le reste du monde, ils se laissent aller au fil des découvertes et des événements qu’il choisissent d’explorer ou non. Pour Houellebecq, c’est une façon de sortir d’une torpeur apathique. Pour Jed Martin, c’est se lever le matin et, sans raison, sans impulsion artistique, prendre des clichés ou peindre. D’un point de vue classique, on pourrait les assimiler à des romantiques trop tardifs, mais non. Chez Flaubert, Frédéric Moreau rate sa vie à cause de ses rêves successifs. Ici, les personnages ratent leur vie car ils la laissent couler tout autour d’eux sans jamais la saisir, tout en ayant parfaitement conscience de ce fait. Il ne s'agit pas de paresse, ni de masochisme ; ils ne trouvent pas l’intérêt de vivre, pas plus que celui de mourir.

     Ce parcours de la neutralité s’organise en quatre mouvement. Les deux premiers temps du livre décrivent l’ascension de Jed Martin et les éléments contrastés qui fournissent de la matière à son existence. En se focalisant sur son travail d’artiste, sans motivation ni revendication, ils servent surtout à montrer l’absence plate, mais indolore, des petites choses qui font la vie et le bonheur. C’est un quotidien sans goût sans être écœurant, avec quelques rebondissements charmants, bref, une route tranquille. Le rythme s’accélère drastiquement à l’orée du troisième mouvement, dont j’hésite à révéler la teneur.

 

houellebecq

 

     Tant pis, j’annonce : Michel Houellebecq, écrivain français, est retrouvé mort dans sa demeure du Loiret. Théâtralité macabre, aucun mobile apparent, aucun indice, aucun suspect.
     N’ayant aucune expérience du roman policier, je ne peux que me borner à dire que La Carte et le territoire comprend un volet tout à fait surprenant qui se rattache à ce sous-genre particulier. Avec cet événement si singulier, le commissaire Jasselin devient le personnage central. Le suspense est au rendez-vous et l’intrigue passionnante à suivre. Je ne détaillerai pas plus quant à l‘histoire, mais quelle surprise de constater qu’un auteur puisse mettre en scène sa propre mort ! Ce faisant, Houellebecq semble vouloir nous donner quelques bribes d’indices sur sa personnalité si médiatisée. Tantôt médiocre écrivain, tantôt génie, l’homme a toujours été difficile à cerner. Mais sa  touche est ici délicate, elle flotte entre l’ironie et la confidence. Parti pris très audacieux s’il en est, il se complait dans ce narcissisme étonnant, ce fantasme de l’homme qui survit à son meurtre pour constater la réaction des autres. Malgré cette qualité littéraire, malgré le rôle que Houellebecq semble s’être construit, on caresse ici l’image d’un homme comme les autres, avec ses attentes et ses angoisses. Derrière un regard fier, on a l’impression qu’il souhaite que le lecteur le perçoive aussi comme un alter ego.

« On ne décide jamais soi-même de l’écriture d’un livre (…) ; un livre, selon lui, c’était comme un bloc de béton qui se décide à prendre, et les possibilités d’action de l’auteur se limitaient au fait d’être là, et d’attendre, dans une inaction angoissante, que le processus démarre de lui-même ».

     Enfin, La Carte et le territoire s’intéresse à la question de la perception de l’art. Plusieurs fois, Houellebecq fait intervenir un historien de l’art fictif s’intéressant au travail de Jed Martin. Ce sont toujours les autres qui peuvent juger votre travail, semble nous affirmer l’auteur à travers un Jed Martin sans consistance artistique, sans passion, sans création, mais bel et bien artiste. Ce faisant l’auteur pose la question de l’art par rapport à son œuvre personnelle. Il est d’ailleurs fascinant de parcourir les pages d’un littéraire créant de l’art pictural : Houellebecq ne fait pas de critique, il imagine tout un processus créatif et tout un langage pour en rendre compte. Houellebecq peint et photographie grâce à ses mots.
     L’épilogue, qui constitue le quatrième et dernier mouvement du livre, est un récit en décélération. Jed s’isole encore davantage et l’on assiste en une cinquantaine de pages aux vingt dernières années de sa vie, aux mutations du paysage français, de sa société, de ses réalisations. Ce roman de la neutralité est donc aussi le roman de l’inéluctable évolution. Mais Houellebecq y pose des questions déstabilisantes sur la mort, sur l’attachement à la nature et à l’existence, sur la dissolution inexorable des espoirs et des souvenirs. La vie semble réduite à un étranglement, un geste qui se débat sans grande conviction. « Puis tout se calme, il n’y a plus que des herbes agitées par le vent. Le triomphe de la végétation est total ».
     Bien que sceptique à l’ouverture du roman, je ne peux nier que ce Goncourt est à la fois un plaisir à lire et une très belle réalisation littéraire. Fort d’un questionnement métaphysique classique en filigrane, il présente aussi une réflexion sur la mutation des espoirs et des peurs, ainsi que sur une vie fondée sur la non-existence. De plus, il offre une vision de l’art singulière, orientée sur Jed et l’art pictural mais rejaillissant sur l’œuvre littéraire de Michel Houellebecq. La Carte et le territoire s’envole avec justesse dans de multiples directions, tout en maintenant à terre les personnages principaux, experts en neutralité par rapport à chaque aspect de la vie. L’auteur est peut-être un intello prétentieux et surfait, mais il a au moins écrit un sacré bouquin.

Par Les Cactus, qui s'y frotte critique. - Publié dans : Littérature
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Recherche

Présentation

Profil

  • Les Cactus, qui s'y frotte critique.
  • Les Cactus, qui s'y frotte critique.
  • Collectivité
  • musique cinéma littérature théâtre BD
  • Les Cactus sont de jeunes étudiants passionnés de cinéma, de théâtre, de musique et bien sûr, de littérature. Petit plus : ce sont de fins gourmets. Place aux tartines.

Catégories

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Créer un Blog

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés